
Résumons. De l’ensemble des textes parus jusqu’ici sur ce blogue se dégagent un grand axe et deux petits:
1) Les médias se sentent libérés de toute responsabilité civique. Autrement dit, défendre l’intérêt public, ce n’est plus leur tasse de thé. Leurs intérêts corporatifs, écrit Laurent Laplante, ont pris le dessus. Il en résulte, ajoute François Demers, que des questions fondamentales à l’avenir de notre société sont complètement occultées, sans doute parce que pas assez «vendeuses». On voit mal comment les journalistes pourraient infléchir cette tendance, d’autant plus qu’ils sont nombreux à en profiter - surtout les vedettes, et ce n’est pas un hasard si le culte de la vedette a pris autant d’importance. Si on veut que les médias prennent plus à coeur « l’intérêt public », il n’y a que deux voies: une lente conscientisation de la population (qui y travaille?) ou des réglementations. Réglementations qui, par exemple, propose Isabelle Gusse, obligeraient les médias à insuffler davantage d’infos d’intérêt public. Ou favoriseraient les médias indépendants. Ou même, limiteraient la concentration de la presse, ajoute Anne Pineau.
2) L’information est de plus en plus rapide. C’est le règne du clip, écrit Gilles Lesage, ce qui suppose moins d’enquêtes, moins de suivis et moins d’explications. Là aussi, on voit mal comment les journalistes pourraient infléchir la tendance, surtout les jeunes qui cherchent à se tailler une place. Nombreux sont ceux qui, de toutes façons, souscrivent à l’argument selon lequel c’est la logique capitaliste qui détermine le règne du clip, ce qui nous renvoie à l’axe numéro 1.
3) Il y a aussi le problème des lois d’accès à l’information, de plus en plus grugées par la lourdeur du processus et la culture d’impunité, souligne Anne Pineau. Une réglementation plus favorable aux médias s’impose. Mais un tel progrès, aussi souhaitable soit-il pour l’intérêt public, n’affecterait ni la logique capitaliste ni la culture du clip.
Les journalistes québécois ont souvent bloqué sur des propositions de réglementer leur métier, y craignant chaque fois la grosse patte griffue de l’ours gouvernemental.
Pour éviter cette impasse, n’y aurait-il pas d’autres voies juridiques sur lesquelles un consensus serait facile à obtenir? Et sur lesquelles le poids du nombre, avec un lobbying efficace, aurait un impact plus rapide? Eh bien justement, oui, il y en a une: l’amélioration des conditions de travail.
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Pascal Lapointe est journaliste depuis une vingtaine d'années. Il est toujours demeuré près du milieu de la pige, comme pigiste lui-même, comme rédacteur en chef de l'Agence Science-Presse, petit média à but non lucratif et porte d'entrée pour les débutants, où il a contribué à former de nombreux journalistes, et à titre de membre du conseil d'administration de l'AJIQ dans les années 1990 et 2000. Il est co-auteur du livre Les nouveaux journalistes: le guide. Entre précarité et indépendance (PUL, 2006).
Pascal Lapointe – Une piste de solution (quatrième texte)
Publié par FNC le 16.1.08 0 commentaires
François Demers – Allons à l’essentiel (deuxième texte)
La façon dont est formulée la question-guide du colloque «Informer est-il encore d’intérêt public?» et son thème officiel «Médias et démocratie» lancent la discussion dans toutes sortes de directions. Cela risque de faire perdre de vue l’essentiel, comme le montrent les textes de réflexion déposés sur le site.
D’autant plus qu’au niveau philosophique, normatif, éthique, les réponses à ces questions sont depuis longtemps balisées, sinon banalisées par leurs répétitions multiformes:
OUI l’information est d’intérêt public…
OUI les médias, en contexte démocratique, servent la démocratie, c’est-à-dire l’expression d’opinions en public et leur discussion. EN PARTIE, plus ou moins selon les contextes.
Passons donc à l’essentiel.
L’essentiel, pour moi, c’est la transformation de l’industrie médiatique (transformation accélérée en Amérique du Nord) avec le tassement des médias traditionnels/généralistes bâtis sur l’écrit ou l’électronique, pour faire place à des médias émergeant du numérique et des télécommunications. L’Internet est l’emblème de ce changement.
Sur le petit marché francophone canadien, trois effets immédiats sautent aux yeux:
1) le tassement des médias généralistes, qui les pousse encore plus avant dans des conglomérats, ce que le bond en avant de la concentration de la propriété au tournant du siècle a illustré de manière exemplaire;
2) la réorganisation du travail, qui entraîne la naissance de nouveaux métiers (l’édimestre par exemple) et la transformation de métiers existants (voir notamment du côté du journalisme). Cette réorganisation est symétrique à celle qui touche les autres secteurs de l’économie et de la production. Dans les industries culturelles, elle est marquée par la montée de l’entrepreneuriat individuel (la pige et les emplois atypiques);
3) la diversification des vitrines/boutiques offrant de l’information (avec, côté réception, fragmentation des publics, et côté production, multiplication des médias/sites).
Il y d’autres effets plus secondaires tels le glissement accentué des contenus des médias généralistes vers les formules des médias «populaires» (la peopolisation, la vedettarisation des chroniques, la mise en scène du faux-vrai spontané des gens ordinaires, etc.), la fragilisation de Radio-Canada dont le poids dans le paysage médiatique diminue constamment (sans compter sa dérive propre vers le populaire), la convergence journalistique façon Citizen K, etc.
Est-ce que ces changements nuisent à la démocratie ou l’aident? La réponse dépend sans doute de la démocratie à laquelle on pense.
Est-ce que l’information qui circule dans cet appareil médiatique en transformation est encore d’intérêt public? Sans doute, au total.
Mais finalement, l’essentiel, l’important, le plus pressant, me semble-t-il, le prioritaire même, n’est-ce pas la réorganisation du travail (l’effet 2)? Que faire pour promouvoir les solidarités à l’intérieur du secteur des médias et avec les autres travailleurs, pour la recherche de solutions originales communes et contribuer ainsi concrètement à l’intérêt public?
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FRANÇOIS DEMERS est professeur titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval (ville de Québec) où il enseigne depuis 1980. Auparavant, il avait été journaliste professionnel pendant 15 ans. Il obtenu un doctorat en science politique (Ph.D.) en 2000; sa thèse portait sur l’émergence de nouveaux quotidiens dans la ville de Guadalajara au Mexique à la faveur des débats relatifs à l’Aléna. Il est l’auteur de deux livres, dont Communication et syndicalisme - des imprimeurs aux journalistes (Éditions du Méridien, automne 1988, 203 pages) et co-responsable de trois ouvrages collectifs. Il a publié des articles savants et des chapitres de livres au rythme moyen de trois par année depuis 1980.
<http://www.com.ulaval.ca/personnel/professeurs/francois_demers/index.php>
Il a créé un cours à distance totalement sur Internet portant sur le journalisme en ligne
< http://cyberjournalisme.com.ulaval.ca>.
Il est membre de l’équipe de recherche : Pratiques novatrices en communication publique (PNCP).
<http://www.pncp.ca>.
François Demers a été doyen de la Faculté des Arts de 1987 à 1996.
Publié par FNC le 13.1.08 1 commentaires
Michel Nadeau – Les enjeux de la migration vers l’internet pour les médias et la démocratie

Comment les historiens du XXIème siècle décriront-ils l’impact d’internet dans l’univers des médias traditionnels? Sur tous les fronts, la communication numérique modifie le temps et le budget des lecteurs et auditeurs consacrés aux médias.
Le déclin de la presse écrite – seuls les hebdos locaux semblent échapper à la vague – se voit dans tous les créneaux: quotidiens, magazines… La télévision généraliste en arrache avec la prolifération des canaux spécialisés. La radio privée vit une phase incroyable de concentration autour d’Astral et de Corus.
L’accès croissant des citoyens à internet va amener une redéfinition du rapport entre les médias et la démocratie. Dans l’univers des médias du papier et des ondes, des chefs de
pupitre décident qui va parler… Pour avoir accès à l’agora, il faut attirer des journalistes à une conférence de presse ou prendre la plume pour essayer de faire passer son texte dans la page des «idées».
Internet redéfinit sans cesse le périmètre des publics. La télé et la radio émigrent en douceur vers l’ordinateur. L’univers virtuel permet des regroupements instantanés sans les limites qu’imposent la géographie, la distribution des exemplaires, le rayonnement des ondes…
Profitant jadis de la nuit pour passer de la rédaction à la porte de ses lecteurs, le quotidien version papier ne pourra plus suivre des sites offrant de l’information 24 heures sur 24.
L’information devient abondante, instantanée et souvent gratuite. Le rôle des professionnels de l’information, qui «traitaient» la nouvelle, devra être redéfini.
Rappelons que la démocratie n’est pas l’exercice du droit de vote mais l’accès au débat avant le vote. Les citoyens bâtissent eux-mêmes leurs médias et des réseaux à la hauteur de leurs intérêts; mais le web ne fournira jamais le jugement nécessaire pour évaluer et classifier cette mer d’information. Des experts seront nécessaires pour faire des liens entre des faits, pour apporter une solide crédibilité derrière certains propos.
Cette explosion de la communication a entraîné une baisse de la qualité des communications; les auteurs de blogs se doivent quotidiennement, souvent au détriment de la réalité et de la vérité, de trouver la formule percutante et les propos cassants pour susciter le débat. Mais le goût de l’information solide, fiable, intéressante et inédite ne disparaîtra pas; le défi des journalistes sera de poursuivre leur quête du fait nouveau et de l’analyse critique dans un environnement un peu plus complexe mais offrant des moyens beaucoup plus vastes.
À l’heure des nouveaux médias, le risque pour la démocratie est qu’elle ne demeure que virtuelle et que les citoyens ne cessent de s’informer sans trouver le temps de s’organiser par l’action pour changer ce qui doit bouger dans la société.
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Michel Nadeau est directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques depuis septembre 2005. Après avoir travaillé de 1974 à 1984 au Devoir en tant qu’éditorialiste et responsable des pages financières, il a occupé, pendant près de 20 ans, différentes fonctions à la haute direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec. M. Nadeau est également membre de différents conseils d’administration de sociétés privées et d’organismes sans but lucratif.
Publié par FNC le 11.1.08 1 commentaires
Jici Lauzon - Télévision et démocratie: la vitesse tue!

Selon Influence Communication, une entreprise qui calcule le poids médiatique des nouvelles dans les médias québécois, 85% des nouvelles disparaissent au cours des 24 premières heures. De plus, comme à peu près 80% du contenu des émissions du matin proviennent des quotidiens, «on peut facilement croire que l’ensemble des médias rapporte systématiquement les mêmes nouvelles sous le même angle», de dire le président de la firme, Jean-François Dumas. Une des conclusions de cet observateur des médias est que «nous sommes plus informés que jamais, mais avec beaucoup moins de profondeur».[1] Même le web ne garantirait pas la diversité de l’information puisqu’on aurait surtout tendance à visiter les sites des médias traditionnels.
Je suis resté accroché sur un livre de Neil Postman intitulé Se distraire à en mourir (1987). Un livre assez critique à l’endroit de la télévision et de nos habitudes d’écoute. Selon cet auteur, la politique, l’éducation, la religion, le journalisme et, au bout du compte, la démocratie, tout cela serait devenu une affaire de showbizness grâce à la télévision. N’est-ce pas ce qu’admet Stéphane Dion lorsqu’il se dit coupable de ne pas avoir fait assez d’émissions de variétés pour qu’on vote pour son parti? La télévision est experte pour amuser le monde. Comme humoriste, je n’ai bien évidemment jamais rien eu contre cela pendant une bonne dizaine d’années. Mais j’avoue qu’aujourd’hui, plus mûr et plus sage peut-être, je trouve cette situation pour le moins troublante. Surtout si on admet que la plupart des gens prennent leurs nouvelles et s’informent de l’état du monde via la télévision.
La télé tient tellement à ce qu’on la regarde et l’écoute qu’elle en devient suspecte. Restez-là, ne manquez pas, revenez-nous, soyez-y, c’est un rendez-vous, dans quelques instants, ne bougez pas… Quand vient finalement le message de ParticipAction, comment pourrais-je y croire? La télé vous veut assis dans le salon et non pas debout à vous battre pour faire valoir vos idées. En moyenne, elle réussit cet exploit chez plusieurs d’entre nous une vingtaine d’heures par semaine.
Pour faire une histoire courte
Et ceux qui font la télé ont si peur de nous perdre qu’ils ont accéléré le rythme du débit de paroles, d’images, de sons et de messages. Pour ne pas se faire zapper on parle vite, on change d’angle de vision aux cinq secondes, on abolit les temps morts. Ouvrez grand les yeux et les oreilles, la télé est un manège très excitant! On peut attribuer aux publicités une part de responsabilité dans cette accélération. Alors qu’elles étaient d’une durée moyenne d’une minute dans les années 1960, elles sont passées à 30, 15, 10, 5 et même une seconde dans certains pays européens aujourd’hui. Les acteurs, les animateurs et leurs chroniqueurs, tous doivent donc en dire de plus en plus, en de moins en moins de temps. J’entends souvent en entrevue l’animateur dire en quelques secondes s’il-vous-plaît, brièvement s’il-vous-plaît… Les nouvelles sont même pré-zappées. La dépêche n’a jamais si bien porté son nom!
On assiste aussi selon moi à un rétrécissement du temps consacré au discours public. Le temps alloué aux sujets d’importance est minime comparé aux heures investies dans le divertissement. Et la longueur des phrases de nos politiciens en fournit un exemple. Une étude lexicométrique nous apprend que René Lévesque employait en moyenne 33,4 mots par phrase. Bernard Landry 25,6, Lucien Bouchard 23,7. Jean Charest utilise en moyenne 20,5 mots par phrase… Sur le web, le texte idéal devrait se lire en moins de 10 secondes.
Alors, vu le peu de temps et la rapidité avec lesquels on doit composer pour faire passer son message, n’est-il pas excusable d’avoir recours au sensationnalisme, au storytelling? C’est l’effet 2X4 dont parle le journaliste David Shenk dans Data Smog (1997), un essai qui traite des effets troublants du déluge d’informations sur nos vies. Plus la société devient complexe, plus on recherche la simplicité. La popularité du clip humoristique, la facilité du slogan politique, la vulgarité dans la tribune téléphonique. Les premiers encenseurs du médium rêvaient d’une agora de penseurs qui viendraient éduquer les masses. On se retrouve avec un forum où le combat est à l’honneur bien plus que le débat. Tout est quiz, compétition, top dix, palmarès…
J’ai vu un jour cette affiche qui voulait mettre en évidence, cyniquement, la différence entre le régime communisme et la démocratie. L’expression qui résumait l’esprit du régime communiste était «Ta gueule!», celle qui résumait la démocratie disait «Cause toujours!». Je serais aujourd’hui porté à donner raison à l’auteur. Le monde ressemble de plus en plus à une tour de Babel!
[1] Tiré du journal Le Devoir, 24 décembre 2007, dans l’article de Paul Cauchon.
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Jean-Claude « Jici » Lauzon est un véritable touche-à-tout. Comme humoriste, il participe vers la fin des années 80 aux Lundis des Ha ! Ha! et devient rapidement un habitué du Festival Juste pour rire. On le retrouve ensuite à 100 limite, une émission d’actualité humoristique à TQS. Sur scène, Jici écrit et donne plus de 500 représentations de deux one man shows. Début 1990, il anime pendant trois saisons une émission de variétés intitulée Métropolis, à Radio-Canada. Comme comédien, il met ses talents au service de cinéastes (La conciergerie des monstres, Deux secondes) et de réalisateurs télé (Jasmine, Paparazzi, Virginie). Enfin, c’est à Canal Vie et au 98,5 FM que Jici Lauzon se fait les dents comme chroniqueur. Il présente actuellement le magazine Chasseur de mystères au canal Historia. En 2006-2007, à Télé-Québec, à titre de collaborateur à BAZZO.TV, il a présenté régulièrement des essais sur les communications et les médias, les sujets au cœur de sa thèse de maîtrise (UQAM) qui porte sur les effets du zapping sur nos conversations. Il a réalisé au printemps 2007 un documentaire intitulé Le procès du zapping diffusé à Canal D.
Publié par FNC le 11.1.08 1 commentaires
Daniel Marsolais - Il y a toujours de l’avenir pour le plus beau métier du monde

La plupart des grands bouleversements qui ont marqué l’histoire du merveilleux monde des communications au Québec ont laissé, dans la mémoire de certains d’entre nous, une tenace odeur de poudre.
Qu’importe leur nature - technologique ou autre -, ces périodes de perturbation et d’agitation ont en effet souvent dépassé le stade de l’accrochage entre patrons et syndicats pour dégénérer en de longs et épuisants conflits de travail.
Ces affrontements ont laissé d’amers souvenirs dans l’esprit de certains, mais ils ont eu le mérite de pacifier un tant soit peu les relations de travail dans nos médias. Dans les grands journaux, par exemple, le développement de la composition électronique, qui était à l’ordre du jour dès le milieu des années 1960, a scellé le sort de la plupart des métiers de l’imprimerie. À La Presse, avec l’appui solidaire des journalistes et autres employés syndiqués, nos anciens collègues typographes et pressiers ont réussi à civiliser le processus qui allait entraîner rien de moins que leur propre… disparition. C’est donc sans grand enthousiasme, mais tout de même dans l’honneur, qu’ils ont conclu leurs «arrangements préalables». Une autre page venait d’être tournée. Et pour une fois, bravo, sans effusion de sang.
Tout cela, bien sûr, c’est de l’histoire ancienne. Mais rappelons-nous toujours que l’histoire a la fâcheuse habitude de se répéter.
Avec les plus récentes transformations survenues dans ce monde en perpétuel mouvement qu’est l’univers des communications, c’est désormais au tour des journalistes d’être confrontés au syndrome des nouvelles technologies de la communication et de l’information. Et quoi de plus naturel, alors que nous sommes en pleine période de transition, que de se questionner sur l’évolution de notre métier et de ses perspectives d’avenir.
Ce qui me vient spontanément à l’esprit quand j’observe l’évolution de l’univers «mcluhanesque», c’est l’incroyable onde de choc provoquée par l’explosion de l’internet. En quelques années seulement, le web ne s’est-il pas rapidement imposé comme une grande agora électronique où les citoyens, confortablement installés dans leur demeure, peuvent désormais mutuellement échanger des informations, exposer et confronter leurs points de vue, etc.?
Plus encore, les journalistes professionnels d’aujourd’hui, qu’ils soient de la presse écrite ou électronique, ne se voient-ils pas concurrencés par une nouvelle génération de journalistes-citoyens ou de reporters du dimanche, qui, avec leurs caméras numériques, leurs téléphones portables, saisissent eux-mêmes les scènes de l’actualité qu’ils diffusent aussitôt sur le web? N’assistons-nous pas, imperceptiblement, à l’émergence d’une nouvelle forme de journalisme? Un journalisme «hors normes» n’obéissant qu’à cette seule et unique règle si typique de notre époque: COMMUNIQUER à tout venant photos, idées, impressions, etc. sur tout et sur rien...
Certains, et je n’en suis pas, vont même jusqu’à se demander si cette «presse alternative», décrite aussi comme le contre-pouvoir du quatrième pouvoir, ne serait pas en train de devenir la solution de remplacement à la presse traditionnelle… Mais ça c’est une autre histoire et un excellent sujet de réflexion pour un autre colloque...
Quoi qu’il en soit, ce qui est tout à fait extraordinaire avec ce nouvel outil de communication, c’est son immense souplesse, sa très grande facilité de publication, sa non moins grande liberté éditoriale et sa formidable capacité d’interaction avec les lecteurs.
Et pour ceux qui, à juste titre, ont toujours été préoccupés par le pluralisme des sources d’information, ne trouvent-ils pas ici un outil non traditionnel qui contribue à faire avancer un tant soit peu la démocratie?
On dit, pour en vanter les mérites, qu’il fait éclater un système qui a toujours fonctionné à la verticale ( l’émetteur d’informations tout en haut de la pyramide et le récepteur en bas) et qu’il favorise aussi l’épanouissement de nouvelles compétences. Ceci, au détriment du pouvoir des experts (souvent toujours les mêmes), qui exercent une espèce de monopole dans les médias qui les hébergent.
Bien sûr, le web n’est pas sans défauts. Il encourage de façon débridée le narcissisme boutonneux (tout sur moi à la sauce Facebook) et propulse pratiquement au rang de vertu ce besoin contagieux d’imiter les autres dans ce qu’on décrit comme le plus grand réseau social dans le monde...
En dépit de tout, la plus grande force du web c’est peut-être de bousculer un peu l’ordre établi, et surtout de forcer l’industrie des mass-médias et ses artisans à se redéfinir. À cet égard, la question qui devrait être sur toutes les lèvres des journalistes de l’écrit par les temps qui courent est la suivante: combien de temps encore nos journaux, tels que nous les connaissons dans leur forme actuelle, tiendront-ils encore le haut du pavé? Ne sont-ils pas condamnés d’avance à devenir des produits dérivés, dénués de publicité, à tirage restreint et chers?
Que faire?
Avec un pied dans l’ancien monde et l’autre dans le nouveau, le surplace n’est pas une option. Un seul choix s’impose de façon absolue et incontournable. Avancer visière levée tout en gardant constamment à l’esprit que la liberté d’expression et son corollaire, la liberté de presse, sont des piliers de notre démocratie. Qu’importe le support ou la plateforme…
Il revient aux journalistes de défendre vigoureusement cet idéal démocratique. Comment? En se rappelant que le journalisme n’est pas un métier comme les autres et qu’une des tâches principales des médias d’information est de renseigner le public sur les affaires de la cité. En continuant, en outre, de jouer leur rôle, qui est de présenter le plus honnêtement et rigoureusement possible la réalité de ce monde souvent complexe et antagoniste. En prenant du recul. En faisant de la vraie information, fondée sur l’enquête et le recoupement des faits. Rappelons-nous que des faits qui ne sont pas expliqués n’ont pas beaucoup de signification. Ne sous-estimons pas l’opinion. Elle doit aussi occuper une place importante car elle fait partie intégrante de l’information.
Gardons toutefois à l’esprit que l’information, toute d’intérêt public qu’elle soit, n’en demeure pas moins, prosaïquement, une marchandise qui obéit à des contraintes de rentabilité.
Les médias n’échappent pas aux lois économiques qui les poussent inlassablement à accroître leurs parts de marché. Les patrons des empires de presse aiment bien l’influence que leur procurent leurs médias, mais ils ont une préférence marquée pour le fric qu’il y a à faire dans ce business.
On a vu dans un passé récent à quels excès cela peut parfois donner lieu.Au mépris des règles les plus élémentaires de la déontologie journalistique, Quebecor ne s’est-elle pas livrée impunément à de désolantes et pathétiques incursions dans l’info-pub en «ploguant» systématiquement, au nom de la convergence, les émissions de Star Académie en une du Journal de Montréal et dans les bulletins de nouvelles de TVA? Dénoncée par le Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal, Quebecor n’avait-elle pas rétorqué, via son porte-parole Luc Lavoie, que «Le Journal de Montréal et TVA sont des outils de promotion qui se servent l’un et l’autre et qu’il n’y a rien de mal là-dedans?»
Le plus désolant dans tout cela c’est que le public, par la réception qu’il fait à ces produits qu’on lui offre, est en partie responsable de la situation: en ce sens, on peut certainement affirmer que nous avons bien souvent les médias qu’on mérite!
Toujours dans la famille Quebecor, le long lock-out qui a cours depuis avril 2007 au Journal de Québec devrait sonner des cloches à tous ceux qui prétendent avoir à cœur les intérêts de la démocratie.
Car à n’en point douter, par-delà son aspect régional, ce conflit soulève plusieurs questions de fond qui sont de portée beaucoup plus générale. La direction de Quebecor affirme que les employés du Journal de Québec doivent faire face aux nouvelles réalités du marché, notamment avec le développement d'internet, et exige d’eux qu’ils soient désormais plus polyvalents. Qu’est-ce à dire au juste? Outre la rédaction de textes, on demande aux journalistes de prendre des photos, des images à la caméra numérique, d’enregistrer du son, etc. Cela nous rappelle les premières années de la salle des nouvelles de TQS où les reporters jouaient les hommes-orchestres. L’expérience n’avait pas été très concluante et on en était vite revenu à la bonne vieille division du travail. Mais si ce n’était que ça. Plus fondamentalement, ce que souhaite réellement Quebecor, c’est la possibilité d’utiliser le travail du journaliste sur ses différentes plateformes (web, télé, journaux, etc.) de manière à en accroître la rentabilité.
Dans une logique d’entreprise capitaliste, cette approche se défend parfaitement. Mais nous sommes ici en présence d’un secteur névralgique pour notre démocratie. Moins de sources d’information sont de nature à affecter le débat démocratique. Cet axiome, maintes fois repris, y compris par deux commissions royale d’enquête sur la concentration de la presse au Canada (Davey et Kent), a-t-il encore quelque écho dans nos savanes?
Alors, en conclusion, est-ce à dire que tout est foutu? Allons-nous nous débiner devant ces nouvelles technologies de l’information qui bousculent et remettent en question les modèles traditionnels de transmission de l’information? Allons-nous hisser le drapeau blanc devant ceux qui conçoivent encore les médias d’information comme des planches à billets?
Je ne doute pas un seul instant qu’en faisant de la question Informer est-il encore d’intérêt public? le thème de ce colloque, les organisateurs de la FNC aient voulu être un brin provocateurs. Car, reconnaissons-le d’emblée, à cette question qui tue, une seule réponse s’impose, claire, précise, et que trois petites voyelles résument parfaitement: OUI!
Informer le public (et non le distraire et le divertir) devient aujourd’hui plus que jamais une nécessité à laquelle ni les journalistes ni les entreprises de presse ne peuvent se dérober. Malgré leurs défauts, les médias d’information restent nécessaires. Ne faudrait-il pas d'abord encourager le public à les consulter plutôt que de se contenter de faire étalage de leurs vices en oubliant leurs vertus? La démocratie a besoin des médias et vice versa. Au fond, les limites des médias ne sont-elles pas aussi celles de la démocratie?
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Daniel Marsolais est entré comme journaliste à La Presse en 1969, où il a couvert plusieurs secteurs de l’actualité, dont les affaires judiciaires, l’éducation, le travail, les communications, etc. Il a été président du STIP à la fin des années 1970 et au début des années 1980, et président du Front commun CSN-FTQ des employés de La Presse et de Montréal-Matin. Il a aussi été journaliste au pupitre avant d’être nommé, en 1988, adjoint au directeur de l’information. À partir de 1991, il a occupé le poste de chef de pupitre jusqu’à son départ à la retraite, en juin 2007.
Publié par FNC le 10.1.08 1 commentaires
Henry Milner - Compétences civiques dans les sociétés modernes démocratiques: sommes-nous à la traîne?
Le 11 février 2003, le directeur général des élections du Canada annonçait qu'il allait écrire à quelque 1,1 million de jeunes Canadiens ayant atteint l'âge de 18 ans depuis l'élection de 2000 pour leur rappeler l'importance de leur droit de vote. Et on comprend pourquoi: à peine 26% des électeurs âgés de 18 à 24 ans avaient voté aux précédentes élections fédérales. Cette très faible participation explique d’ailleurs en bonne partie la chute dramatique du taux de participation général, alors que seulement 60% des électeurs inscrits ont pris la peine d’exercer leur droit de vote au dernier scrutin fédéral. Au Québec, les pourcentages sont semblables. Cette tendance a de quoi inquiéter, quand on sait que le nombre d’électeurs non inscrits augmente également.
Il est vrai que de nombreux autres pays connaissent le même phénomène. On vote moins aujourd’hui qu’hier, un peu partout dans le monde. Toutefois, le Canada et le Québec se classent parmi les derniers à ce chapitre. Au cours des dernières années, le Québec et plusieurs provinces, de même que le gouvernement fédéral, ont étudié et mis de l’avant des propositions de réforme, touchant au mode de scrutin notamment, pour tenter de contrer cette désaffection croissante. Dans l’ensemble, ces exercices postulent que le problème de la participation électorale tiendrait à la configuration de nos institutions politiques.
Or, si la réforme des institutions n’est pas sans intérêt, elle risque de ne pas être suffisante si on évite d’aborder le fond du problème, qui réside dans l’affaiblissement des compétences civiques et du niveau des connaissances politiques. Dans un ouvrage que j’ai publié, je compare le niveau de compétence civique (pourcentage de citoyens possédant les connaissances minimales pour voter et faire des choix politiques bien informés) d’une quinzaine de pays semblables au nôtre. Il m’a ainsi été permis d’observer que dans les pays où la participation aux élections reste la plus élevée au monde, notamment ceux de Scandinavie, les compétences civiques et les connaissances politiques sont les plus développées.
Parmi les indicateurs qui mesurent les compétences civiques et qui permettent de comprendre pourquoi les compétences civiques sont faibles ou élevées au sein d’une société, il faut compter : le taux d’alphabétisation, le taux de scolarité, les aptitudes de lecture et d’écriture mesurées par diverses enquêtes internationales, le taux d’abandon scolaire, le tirage des quotidiens, le nombre d’heures d’écoute de la télévision, la participation aux activités d’éducation des adultes, la fréquentation des bibliothèques et quelques autres.
Pour l’ensemble de ces facteurs, la performance canadienne est mauvaise. Et, en générale, celle du Québec est pire encore. Ainsi, le Québécois moyen lit moins de journaux et s’installe davantage devant la télévision que ses compatriotes. D’ailleurs, c’est le faible tirage des journaux au Québec qui vaut au Canada de se classer derrière la moyenne des États américains. En 1999, il se vendait environ 13 exemplaires de quotidiens pour 100 personnes au Québec, par comparaison à 16,6 pour l’ensemble du Canada. Au chapitre des indicateurs de la pratique de lecture (sur une base hebdomadaire), les anglophones surclassaient systématiquement les francophones à 66% contre 54% pour la lecture de quotidiens, 56% contre 40% pour la lecture de livres, 28% contre 18% pour la fréquentation des bibliothèques, et 41% contre 26% pour la rédaction de lettres. De plus, les Québécois francophones passent 26 heures par semaine devant la télévision contre 22 heures pour les autres Canadiens. La différence est particulièrement marquée chez les Québécois moins instruits: pour 69% de ceux-ci, la télévision est la principale source d’information, alors qu’elle l’est pour 53% des autres Canadiens.
Par ailleurs, bien qu’ils comptent pour 24% de la population canadienne, les Québécois n’effectuent que 17% des emprunts de livres auprès de 20,1% des bibliothèques et 7,6% des points de service; ils sont desservis par 18,8% du personnel et leurs collections représentent 17,1% de celles de l’ensemble du Canada. Ce qui pourrait être encore plus inquiétant, toutefois, c’est que les Québécois n’ont formulé que 6,6% de l’ensemble des demandes d’information auprès des bibliothèques canadiennes.
En matière de connaissance, le portrait n’est guère plus reluisant. Par exemple, au test de la revue National Geographic qui demandait, il y a 10 ans, de situer 16 points sur une carte du monde, les Canadiens avaient obtenu une note médiocre. Si l’on se fie aux résultats d’un nouveau test (2003) de la même revue, cette fois chez les jeunes de 18-24 ans, la situation ne s’est guère améliorée. Loin de là. Les Canadiens se classent au septième rang, devant les Étatsuniens et les Mexicains, bons derniers, alors que les Suédois dominent le classement, suivis des autres Européens.
Dans l’Enquête internationale sur les capacités de lecture et d’écriture des adultes (EIAA) de l’OCDE, parmi les ressortissants d’une douzaine de pays comparables, les Canadiens occupent une cinquième place respectable à l’échelle de l’aptitude de lecture d’un texte suivi, mais ils se classent en huitième position pour la lecture documentaire, et neuvième, pour celle de documents quantitatifs. Au test de compréhension de l’écrit de l’EIAA, une proportion très élevée – 28% – de Québécois étaient des analphabètes fonctionnels en comparaison de 20 % des Canadiens ailleurs (Statistique Canada, 1996). La différence est imputable à l’effet combiné du faible niveau d’éducation des francophones – surtout les plus vieux – et de la médiocrité de leurs habitudes de lecture.
Grâce aux réformes apportées au système d’éducation, les choses se sont améliorées au cours des dernières années. Ainsi, on constate que les jeunes Québécois de 16 à 25 ans soumis à l’EIAA se classent, grosso modo, dans la moyenne canadienne. Et il est vrai que le niveau d’alphabétisation des adolescents québécois de 14 et 15 ans, tel qu’observé par la récente étude PISA, est élevé. Dans cette étude du «programme international pour le suivi des acquis», le Québec, suivi du Canada, se classe deuxième après le Finlande.
Il serait imprudent, toutefois, de croire que le problème est résolu pour autant. Le problème est persistant parmi les jeunes qui «décrochent». Aujourd’hui encore, les écoles secondaires québécoises connaissent le plus fort taux de décrochage au pays avant l’obtention du diplôme de fin d’études. Le Québec se classe à la queue des provinces pour la proportion des 19-20 ans qui complètent leurs études secondaires.
Ce phénomène est amplifié par le fait que le secondaire compte cinq années, soit une de moins qu’ailleurs au Canada. Moins de 60% des jeunes vont au cégep (dont la première année est en quelque sorte l’équivalent de la douzième année ailleurs) et, de ce nombre, 38% n’obtiennent pas leur diplôme. À titre de comparaison, notons que le niveau équivalent en Suède est fréquenté, lui, par 98% des jeunes, dont 80% obtiennent le diplôme de fin d’études en quatre ans.
Ce bilan est inquiétant, et il l’est d’autant plus dans un pays où le rôle de l’État est encore considéré par la majorité de la population comme étant important. En effet, le Canada se targue d’être un pays de centre-gauche, si on le compare aux États-Unis. Son système de santé public et universel est une fierté, et le Québec n’est pas en reste à ce chapitre. Or, moins les citoyens s’intéressent aux affaires publiques et à la politique, plus l’État s’affaiblit au profit des autres pouvoirs au sein de la société. En somme, l’affaiblissement des compétences civiques et le désintérêt des citoyens pour la politique fragilisent la «social-démocratie».
Dans ce contexte, il semble impératif de prendre des mesures pour renforcer les compétences civiques et la connaissance politique.
En premier lieu, il faut donner la priorité à la promotion des compétences générales, surtout chez les marginaux, notamment les garçons issus de milieux défavorisés, car c’est au Québec que l’écart entre filles et garçons est le plus prononcé – par exemple, dans les résultats du Programme d'indicateurs du rendement scolaire (PIRS) en 2002, l'évaluation en écriture démontre que l’écart entre les filles et les garçons de 16 ans est trois fois plus grand qu’il ne l’est au Canada.
Le défi consiste donc, ici, à inculquer aux étudiants, et particulièrement aux garçons, les habiletés de base et à les encourager à développer les assises de la compétence civique: la lecture des journaux et des livres, la fréquentation des bibliothèques, la lecture et l’emploi de divers types de cartes géographiques, la rédaction, etc.
En ce qui concerne l’éducation civique des jeunes, le Québec aurait aussi intérêt à s’inspirer du modèle suédois. Celui-ci vise les étudiants de 16 à 18 ans, tenus de suivre un minimum de 90 heures de cours d’éducation civique (300 heures pour les étudiants en sciences sociales). Il est scandaleux qu’au Québec, les étudiants de cégep, qui sont à l’aube de prendre leurs responsabilités comme citoyens, ne soient soumis à aucune obligation de cette nature.
Mais la promotion de la compétence civique doit continuer après l’école. Au Canada, 75% des Canadiens de plus de 16 ans n’ayant pas complété leurs études secondaires sont des illettrés fonctionnels. Malgré cela, le Canada se classe au-dessous de la moyenne des pays comparables en ce qui concerne le nombre d’heures consacrées à l’éducation et à la formation des adultes. Quant au Québec, il se classe derrière toutes les autres provinces, sauf Terre-Neuve, et la situation s’y détériore. En 1991, il se situait tout juste au-dessous de la moyenne canadienne.
Le premier souci devra être de procurer les habiletés essentielles à tout adulte qui ne les possède pas encore, et il devra cibler tout particulièrement les étudiants à risque de décrocher. Je pense aux cercles d’étude, à la promotion de la lecture des journaux ainsi qu’à la distribution à coût minime de l’information politique aux moins alphabétisés. Les pays nordiques, par exemple, subventionnent les quotidiens qui ne sont pas les chefs de file dans leur marché. Le sous-titrage des émissions de télévision ainsi que les films et vidéos en langue étrangère, comme on le fait en Scandinavie, pourrait aussi avoir un effet bénéfique.
Pour améliorer les habiletés et les habitudes de lecture de sa population, le Québec devra exploiter à fond sa compétence autonome dans les domaines de l’éducation, de la formation de la main-d’œuvre, de la culture et des communications. Plutôt que de mettre au point une formation axée uniquement sur les exigences du marché du travail, les nouvelles initiatives en éducation des adultes devront, en priorité, aider les décrocheurs à acquérir les habiletés essentielles ainsi que de bonnes habitudes de lecture. Les Québécois doivent bâtir sur leurs acquis propres et adapter leurs institutions aux exigences du redressement des faiblesses constatées.
Prendre des moyens forts pour renverser le déclin des compétences civiques est devenu impératif, non seulement parce que dans les sociétés où la compétence civique est forte, la participation à la vie politique est plus active et mieux renseignée, mais aussi - et peut-être surtout - parce que la participation à la vie politique de citoyens moins nantis met la société davantage à leur écoute et la pousse naturellement à adopter des politiques qui tiennent compte de leurs intérêts et besoins.
En Scandinavie notamment, où la richesse est mieux répartie, la population bien renseignée appuie des politiques qui favorisent, entretiennent et renforcent la compétence civique. Au Québec, nous sommes fiers de notre attachement aux valeurs de solidarité sociale et d’équité économique. Si nous tenons à faire reposer cette fierté sur plus qu’une pensée magique facile à basculer, il est urgent d’agir pour en affermir les assises.
***
Henry Milner est chercheur invité à l'Université de Montréal et à l"IRPP, et professeur invité à l'université d'Umeå en Suède. Il a également été professeur invité et chercheur dans des universités en Finlande, en Australie et en Nouvelle Zélande. En 2004-2005, il était titulaire de la Chaire d’études canadiennes à l’Université de Paris III (Sorbonne Nouvelle), et en 2005-2006, titulaire de la Chaire Fulbright au State University of New York. Henry Milner a beaucoup écrit sur la politique comparative, scandinave et canadienne, et sur la politique en général, s’intéressant particulièrement aux questions de participation citoyenne, des institutions politiques et de l'engagement civique.
Publié par FNC le 10.1.08 1 commentaires
Pascal Lapointe - Le journalisme est-il menacé? (troisième texte)

Internet, planche de salut?
Le lectorat des journaux décline, l’auditoire des bulletins télévisés aussi, et la profession devient de plus en plus précaire (voir les deux textes précédents). Et si Internet était la planche de salut? Grâce à ce nouveau média, jamais le nombre de diffuseurs d’information n’a été aussi élevé n’est-ce pas?
Effectivement, rien qu’avec les blogues, on assiste depuis 2003 à un phénomène extraordinaire: des dizaines de millions de citoyens prennent la parole, et certains de ces «amateurs» le font avec un talent qui ferait rougir d’envie certains professionnels.
Mais les problèmes soulevés dans les deux textes précédents sont également à l’ordre du jour d’Internet.
-> Les journalistes sont-ils interchangeables? Les syndicats s’attristent en voyant que Le Journal de Québec, ce «journal sans journalistes», continue de publier malgré le conflit de travail qui perdure. Or, sur Internet, les plus militants des internautes rêvent justement d’un univers où on n’aurait plus du tout besoin des journalistes: c’est le mythe du «journaliste citoyen». Que leur rêve se réalise totalement, c’est peu plausible; n’empêche que la croissance de l’information produite par des «non-journalistes» n’est pas près de s’arrêter: même les scientifiques s’y mettent!
-> Le travail journalistique vaut de moins en moins cher? On l’a dit, les tarifs à la pige n’ont pas augmenté depuis 40 ans. Or, les tarifs sur Internet se situent dans la même fourchette. Et que dire des «journalistes citoyens» fiers de travailler bénévolement...
-> Le public accorde de moins en moins de valeur à l’information? Déjà, le pourcentage de gens qui achètent un journal diminue depuis 40 ans. Que dire alors de l’ère du «tout-gratuit» instaurée par Internet? Jusqu’ici, tous les médias qui ont tenté d’instaurer une section payante s’y sont cassé les dents.
-> Le contenu a moins d’importance? Les amateurs de magazines et d’hebdos aiment se référer à un passé où les articles étaient plus variés et plus fouillés. En contrepartie, personne ne niera qu’Internet amène sur nos écrans une quantité phénoménale d’information qui nous aurait été sans cela inaccessible. Donc, net progrès pour la démocratie.
Sauf qu’un blogue, aussi bien écrit soit-il, n’a pas le même impact sur la société que le site de Cyberpresse ou de Radio-Canada. Et quand bien même ce miracle se produirait-il - les exemples de blogueurs qui ont décroché des scoops ne manquent pas - se poserait la question de la pérennité: combien de temps un blogueur peut-il tenir le coup, sans revenus?
On rétorquera que la publicité recommence à croître sur Internet. Mais les blogueurs ont intérêt à être patients: les plus gros sites, incluant ceux attachés aux grands médias, sont ceux qui récoltent la quasi-totalité des revenus, pour l’instant.
Et ils n’investissent pas nécessairement en information. À l’automne 2006, Gesca annonçait un investissement de 86 millions $ dans Workopolis, un site d’offres d’emploi. C’est bien davantage dans ce type de contenu que des nouveaux revenus sont espérés.
Dans l’édition 2007 du State of the News Media, on pouvait lire: «les investissements dans les salles de nouvelles en ligne vont continuer de croître. Mais la proportion qui sera consacrée à ce que les journalistes appelleraient de la collecte de nouvelles originales, n’est pas claire. (C’est plutôt) l’aspect technique du processus de diffusion de l’information qui devient une portion croissante du secteur de l’information.»
Une enquête auprès de 239 membres de la Online News Association concluait que les talents les plus recherchés par ceux qui embauchent sont le jugement éditorial (78%), c’est-à-dire le jugement qu’on attend d’un «pupitreur», et la grammaire (70%), puisque le gros du travail consiste en de la réécriture. «Reporting and writing» n’arrive qu’en sixième place (35%). La «valeur» du «chien de garde de la démocratie» est vraiment à la baisse...
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Pascal Lapointe est journaliste depuis une vingtaine d'années. Il est toujours demeuré près du milieu de la pige, comme pigiste lui-même, comme rédacteur en chef de l'Agence Science-Presse, petit média à but non lucratif et porte d'entrée pour les débutants, où il a contribué à former de nombreux journalistes, et à titre de membre du conseil d'administration de l'AJIQ dans les années 1990 et 2000. Il est co-auteur du livre Les nouveaux journalistes: le guide. Entre précarité et indépendance (PUL, 2006).
Publié par FNC le 10.1.08 1 commentaires