Marc-François Bernier - Les nouveaux mercenaires de l'information


L’auteur reprend ici un texte publié dans l’édition du 22 janvier 2007 du quotidien Le Devoir.


Une des leçons qu'il faut retenir du débat confus entre accommodements raisonnables et racisme qu'a volontairement allumé l'empire Quebecor et son sondeur de prédilection Léger Marketing, c'est que les journalistes et commentateurs patentés de Quebecor se comportent de plus en plus comme des mercenaires incapables de critiquer leurs égarements.
Il faut avoir lu l'ensemble des textes consacrés aux différentes questions de ce sondage pour constater qu'à aucun moment les nombreux journalistes affiliés à Quebecor n'ont songé à remettre réellement en question la définition même du mot «racisme» que le sondeur a librement utilisée.
Il y avait pourtant beaucoup à dire tant sur les définitions retenues (on confond racisme avec inconfort, par rapport aux autres cultures notamment) que sur la répartition des réponses et la tournure générale des questions. Ces imperfections ont miné la validité de l'exercice au point que toute interprétation devenait dénuée de fondement.
Réaliser un sondage scientifique en suivant toutes les règles de l'art n'aurait pas coûté plus cher à l'empire Quebecor. Il aurait cependant créé moins de remous et réduit considérablement les retombées commerciales et médiatiques de l'exercice, car les résultats, probablement plus nuancés, auraient été moins facilement exploitables à l'écran et sur papier.
Devant le silence des nouveaux mercenaires de l'information et de l'opinion, tout dévoués à la cause de leur employeur, les critiques sont venues de l'extérieur. On a même vu des textes dans Le Journal de Montréal pour attaquer ces critiques. En somme, hors de Quebecor point de salut! Pour paraphraser un thème déjà débattu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les médias sont-ils les nouvelles Églises et leurs journalistes, les nouveaux curés?
Ce dernier épisode s'ajoute à bien d'autres, dont celui des fameuses analyses de l'eau des piscines publiques de l'été 2006. Déjà, les journalistes de Quebecor avaient réprimé tout esprit critique afin de ne pas nuire à l'impact médiatique et commercial de ces stratégies de marketing où l'on invente le scoop, à défaut de le découvrir au terme d'une enquête au-dessus de tout soupçon.
Suivre les mots d'ordre
Pour l'observateur des médias, ce comportement de groupe est troublant. Il faut en effet s'inquiéter quand ceux qui ont choisi de faire un métier reposant avant tout sur la liberté d'expression, et qui nous psalmodient l'évangile de la diversité de l'information, acceptent de suivre aveuglément les mots d'ordre de leur employeur. Comment est-il possible que des dizaines de gens reconnus pour leur franc-parler et se disant jaloux de leur libertéde critiquer puissent ainsi chanter à l'unisson la même partition sans interroger ceux qui manient la baguette?
Il faut par ailleurs reconnaître que les motivations des concurrents doivent aussi être remises en question quand ils critiquent les initiatives de Quebecor. D'une certaine façon, cela rend la situation encore plus inquiétante. Sommes-nous en voie de nous retrouver dans un système médiatique où chacun embrigade ses journalistes et collaborateurs afin d'attaquer et affaiblir le concurrent, imposant du même coup un esprit de clan typique des groupes idéologiques?
Une telle possibilité est à la fois incompatible avec la liberté d'expression des individus et menace gravement l'intégrité professionnelle des journalistes. Comment prendre au sérieux leurs revendications en matière de liberté de presse et de droit du public à l'information quand eux-mêmes sont en quelque sorte complices d'une forme de censure ou se complaisent dans des conflits d'intérêts systémiques?
Pour ceux qui se sont inquiétés des possibles excès de la concentration et de la convergence des médias d'information, de tels épisodes n'ont rien de rassurant, car ils démontrent le pouvoir réel que les conglomérats médiatiques ont d'influencer les débats publics en fonction de leurs intérêts corporatistes. On peut penser que l'intérêt médiatique s'impose devant le déclin du principe qui consiste à oeuvrer pour l'intérêt public.
Il faut craindre que la situation ne favorise une escalade de conflits entre mercenaires des grands groupes de presse du Québec où chaque journaliste et commentateur aurait l'obligation de suivre la «ligne du parti». De plus en plus, nous avons besoin de lieux de recherche et de débat où l'on puisse analyser, de façon critique, rigoureuse et indépendante, les pratiques médiatiques qui influent grandement sur la qualité de notre vie démocratique. Il semble que les entreprises de presse soient peu enclines à assumer cette tâche.


***
Marc-François Bernier est professeur agrégé et coordonnateur du programme de journalisme à l’Université d’Ottawa. Journaliste pendant près de 20 ans, surtout en politique municipale et provinciale à Québec, l’auteur s’est impliqué dans plusieurs débats professionnels. Spécialiste de l’éthique et de la déontologie du journalisme, il détient un doctorat en science politique. Il est membre de l’équipe de recherche Pratiques novatrices en communication publique (PNCP). Il est l’auteur, notamment, de Éthique et déontologie du journalisme et, de L’ombudsman de Radio-Canada: Protecteur du public ou des journalistes? Corédacteur du Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, il œuvre également comme expert devant les tribunaux civils dans des litiges mettant en cause les pratiques journalistiques. Il est membre de la Commission canadienne pour l’UNESCO (Culture, communication et information).

Jean-Pierre Charbonneau - La «culture de vautour» des médias


L’auteur reprend ici un texte qu’il a écrit au printemps 2005 pour un dossier sur la démocratie publié par la revue Éthique publique. Il s’agit d’un extrait de l’article intitulé «De la démocratie sans le peuple à la démocratie avec le peuple».

Si les manquements éthiques des membres de la classe politique portent lourdement à conséquence sur la participation citoyenne, il en est aussi de même en ce qui concerne les dérapages déontologiques des membres du pouvoir médiatique. Il ne fait plus aucun doute que la déformation des faits, les raccourcis simplistes et sensationnalistes d’un trop grand nombre de journalistes et de commentateurs autant que les interprétations souvent sarcastiques ou tendancieuses et même parfois outrancières sinon carrément vulgaires contribuent largement à alimenter le cynisme ambiant face à la politique et à ses acteurs, tout en nourrissant la nouvelle culture de la politique spectacle et de l’information spectacle.

Le journaliste américain Walter Lippmann en arrivait au même constat déjà en 1921 quand il déclarait que «la crise actuelle de la démocratie occidentale est une crise du journalisme». Qui peut d’ailleurs nier aujourd’hui que les médias sont organisés d’abord comme des objets de consommation plutôt que comme des instruments d’animation des débats démocratiques? Qui peut nier que, plus souvent qu’autrement, les médias divertissent plus qu’ils n’informent? Qui peut nier que les nouvelles sont fréquemment présentées en pièces détachées sans la mise en contexte qui permet de comprendre le sens véritable des événements? Qui peut nier que l’image prime la réflexion et que le but principal est en général d’étonner et de frapper l’imagination plus souvent et plus fort que la concurrence? Qui peut nier que tous les médias ou presque n’en ont que pour le spectacle et l’émotion primaire? Qui peut nier encore que le journalisme d’enquête est sous-développé au Québec et que la course à l’exclusivité dérape fréquemment chez nous comme ailleurs? Qui peut soutenir que les recherches rigoureuses et sérieuses, dans le respect des personnes en cause, sont la préoccupation première des journalistes affectés à la scène politique autant que de leurs patrons?

Je ne procède pas ici à un règlement de comptes. Je fais simplement miens les constats courageux de quelques journalistes émérites qui depuis un bon moment déjà appellent leurs collègues à un sursaut de conscience morale et dénoncent ce que l’éditorialiste en chef du quotidien La Presse, André Pratte, a osé nommer la «culture de vautour» 1 dans laquelle baignent les médias et leurs artisans.

Mettre le doigt sur la responsabilité du «quatrième pouvoir» quant à la mauvaise presse dont la classe politique est l’objet, et surtout quant à la grande inconscience citoyenne et à la forte incompétence civique, n’a pas pour but de diminuer ou de nier la responsabilité des politiciens ni celle aussi des citoyens eux-mêmes. Il est question cependant de souligner que la vie démocratique est plus que jamais tributaire de l’éthique de ceux qui font le lien entre les citoyens et leurs représentants politiques. «L’information n’est pas un des aspects de la distraction moderne, elle ne constitue pas l’une des planètes de la galaxie du divertissement: c’est une discipline civique dont l’objectif est de construire des citoyens.» 2

1. André Pratte, Les oiseaux de malheur, Montréal, VLB éditeur, 2000.
2. Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999.

***
Jean-Pierre Charbonneau a été journaliste au début des années 70, après avoir complété des études en criminologie à l’Université de Montréal. Ses enquêtes sur le crime organisé l’ont conduit à publier, en 1975, un ouvrage imposant sur l’histoire de la pègre montréalaise. L’année suivante, il se lance en politique active. Élu député du Parti québécois dans Verchères, il sera réélu en 1981 et 1985. En 1989, il réalise un rêve d’enfance en allant diriger un programme de coopération en Afrique, mais la guerre au Rwanda l’oblige à revenir. En 1992, il prend la tête de l’opération de sauvetage d’OXFAM-Québec. De retour en politique en 1994 dans le comté de Borduas, il devient président de l’Assemblée nationale en 1996. En janvier 2002, il est nommé ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et ministre de la Réforme des institutions démocratiques. En avril 2003, il devient porte-parole de l’opposition en matière de sécurité publique, puis de santé. Le 15 novembre 2006, il quitte la politique, 30 ans après sa première élection. Il aura siégé au total pendant 25 ans au Parlement du Québec. Il est aujourd’hui analyste, chroniqueur et conférencier, en plus d’être professeur de Tai Chi Chuan.

Gilles Normand - De la télé sur papier…


De tout temps, dans le métier, il y a eu un prix à payer pour les erreurs ou les inexactitudes. C’était, jadis, une verte remontrance d’un chef des nouvelles ou d’un directeur de l’information, avec parfois menace de renvoi quand des informations n’avaient pas été adéquatement vérifiées, quand le journal avait l’air fou à la suite d’un article dont l’auteur s’était fourvoyé. Les journalistes étaient poussés à la rigueur, ce qui, hélas, n’a pas suffi à écarter de la confrérie certains éléments peu qualifiés.

Si, aujourd’hui, les reporters ont à l’évidence une meilleure préparation académique, nombre d’entre eux doivent travailler dans un contexte qui ne favorisera pas nécessairement la réflexion, surtout si on leur met dans les mains une caméra ou un appareil-photo, ou si on exige d’eux qu’ils alimentent presto le site Internet de l’entreprise. Il faut faire vite, on n’a pas non plus le temps d’attribuer des blâmes.

Jusque dans les années soixante, La Presse appartenait aux mêmes intérêts que l’hebdomadaire La Patrie et la station radiophonique CKAC. À l’époque, il n’est jamais venu à l’esprit de qui que ce soit qu’il puisse y avoir la moindre parenté entre les salles de rédaction de ces trois médias et il n’y en avait pas.

À la même époque, Le Nouvelliste de Trois-Rivières avait pour propriétaire le même que la station radiophonique CHLN. Pas de confusion là non plus entre les salles de rédaction.

Cependant, il faut savoir qu’en ces temps où les journalistes gagnaient peu cher, ceux du Nouvelliste dans les régions voisines et ceux qui couvraient le Palais de justice de Trois-Rivières étaient invités à collaborer à CHLN, soit en relayant des nouvelles, soit en lançant un topo en ondes. Et peu se faisaient prier puisque ce revenu d’appoint, bien que mince, était intéressant. C’était la même chose pour des journalistes de La Presse couvrant la scène politique, à Québec ou à Ottawa, ainsi qu’à l’Hôtel de ville de Montréal et dans ceux de la périphérie. Personne ne trouvait à redire, on ne sentait poindre la moindre menace. On n’a pas vu venir assez tôt.

La télévision, jusqu’alors pas très menaçante pour la presse écrite, faute de salles de rédaction dignes de ce nom, s’est cependant, au fil du temps, révélée une menace: plus souple, plus rapide, en quelque sorte toujours immédiate, elle rendait les articles de journaux caducs. La télévision, désormais, forçait la presse écrite à rivaliser avec elle, l’obligeant à se dépasser.

Puis vinrent les conglomérats regroupant plusieurs entreprises de presse - chaînes de médias écrits et électroniques - au gré de la voracité des investisseurs.

Dans le Québec francophone, deux groupes de presse importants - Gesca et Quebecor - regroupèrent les quotidiens. Ils possèdent aussi d’innombrables périodiques. L’un d’eux a acquis un réseau de télévision, l’autre s’est lancé dans la production télévisuelle. Alors, sous une forme ou sous une autre, on a vu croître le trafic entre les salles de rédaction, convergence que dénoncent les journalistes. Enfin, la majorité d’entre eux!

À ceux qui s’inquiétaient des conséquences négatives possibles sur la qualité de l’information, on a toujours répondu qu’au contraire, ces entreprises devenaient plus solides et pouvaient consacrer des budgets plus importants à l’information qui allait s’en trouver mieux servie.

Mieux servie? On a assisté à des orgies de confusion où on tentait de faire passer certaines promotions pour de l’information, par exemple en faisant des nouvelles pour ploguer des émissions comme la téléréalité et certaines téléséries.

Et que dire de certaines débauches sur toutes les chaînes et tous les réseaux, Le Devoir excepté, où on écoeure l’auditoire ou le lectorat en sautant sur un fait divers autrement anodin qu’on couvre inlassablement des jours durant. Quoi de mieux comme exemple que le traitement incroyablement démesuré qu’on a réservé au cas Myriam Bédard à la fin de 2006 et au début de 2007: deux semaines de mur à mur à la télé comme dans les quotidiens. Plus de temps qu’à l’exécution de Saddam Hussein et à ses conséquences, comme le faisait observer Gil Courtemanche en janvier 2007.

Fais ça court et fais ça vite!

C’est aussi le règne du clip et de la vitesse. L’important, c’est la nouvelle au plus tôt, autant que possible exclusive, qu’importe qu’elle soit inexacte, incomplète ou même, à l’occasion, fausse. On s’ajustera plus tard. À titre d’exemple, une lettre de félicitations adressée à deux journalistes qui avaient eu un scoop mal vérifié, qui s’était retrouvé en une et qui avait été démenti vigoureusement par la suite. L’information qui avait donné lieu à ce texte est restée sans valeur depuis, mais la lettre de félicitations de leur patron disait: «Qui sait si, dans un avenir plus ou moins proche, cette nouvelle ne s’avérera pas. Continuez votre beau travail!» Faut le faire!

Puis, vint Internet. Comme la presse électronique, les journaux ont développé des sites fort bien réalisés et efficaces, qui leur servent, entre autres, à fabriquer leurs vedettes. Les médias écrits n’ont jamais eu autant de titulaires d’un blogue et le nombre de columnists s’est accru de façon quasi indécente. Cela semble servir deux objectifs principaux: cultiver le vedettariat et en profiter bien sûr, puis conforter le point de vue du patron. Ainsi, on peut bien publier une nouvelle qui indispose le boss, on pourra toujours compter sur un escadron de chroniqueurs pour l’interpréter, la réorienter et indiquer ce qu’on doit en penser.

La majorité des journaux tente de rivaliser avec la télévision en faisant de la télé sur papier: gros titres, spread sur deux pages, photos immenses et nombreuses, des colonnes pour les vedettes avec photos démesurées. Il en résulte une diminution du nombre de textes avec des faits (la vraie nouvelle). Tous les journaux du Québec, sauf Le Devoir et The Gazette, n’ont plus de textes en une, laquelle n’est plus qu’une vitrine et rien d’autre. Certains s’en tirent mieux que d’autres au point de vue tirage, mais l’exercice aboutit, dans le meilleur des cas, à remplacer quatre trente sous pour une piastre.

Tous les journaux de la chaîne Gesca ont la même robe en une et tous sont abrités dans le même site Internet, Cyberpresse. Même chose pour les journaux de la chaîne Quebecor: même jaquette et même site Internet, Canoë. On peut bien être d’accord pour partager le même site, s’il peut être de cette façon meilleur. Mais il ne s’agit pas moins là d’une convergence qui gagne du terrain à tous égards.

Que faire?

Les syndicats peuvent-ils faire quelque chose quand ils n’arrivent même pas à convaincre leurs membres de ne pas accepter de propositions qui outrepassent, en primes diverses et en jours de vacances, les dispositions des conventions collectives. Le petit statut particulier reste affriolant…

Des colloques comme celui-ci sont éminemment utiles pour développer une mobilisation et obtenir, au bout du compte, que les journalistes obtiennent un droit au chapitre plus réel dans les entreprises de presse. Il faut favoriser la réflexion, en parler et en parler encore.

Il est clair que les propriétaires des entreprises de presse font du pognon. C’est d’ailleurs leur objectif et il ne s’agit pas ici de s’opposer au profit. L’ex-magnat de la presse, Conrad Black, n’a-t-il pas un jour d’avant ses déboires donné l’heure juste: «C’est un bon commerce!»

Mais à force de rétrécir l’espace et l’énergie consacrés à l’information, il ne restera plus grand-chose pour favoriser l’exercice de la démocratie, surtout si on manipule cet exercice. Combien de fois n’a-t-on pas entendu un chef d’antenne jouissant d’un prestige peu commun présenter une nouvelle en disant le contraire de ce que le topo énonçait!

Le journalisme est sans conteste un rouage majeur de l’exercice démocratique. On peut dire sans se tromper que les partis politiques et les gouvernements seraient tout ce qu’il y a de plus dominateurs s’il n’y avait le chien de garde indispensable que constitue la presse. Et comment pourrait-on contrer la corruption? Déjà qu’ils font tout pour cacher l’information le plus possible, sauf quand il s’agit de couper un ruban…


***
Gilles Normand a été journaliste pendant 40 ans, dont 38 à La Presse. Embauché au quotidien de la rue Saint-Jacques en mai 1967, il a couvert l’exposition universelle, véritable université à ciel ouvert. Sa longue carrière lui a fourni l’occasion de connaître tous les rouages du métier, depuis les faits divers jusqu’à la politique, en passant par les cours de justice, la chronique portuaire, les informations générales, les arts et la culture, sans parler d’un séjour de près de cinq ans au pupitre. Il est devenu correspondant parlementaire à Québec au début de 1989, fonction qu’il a quittée au moment de prendre sa retraite du journalisme, en juin 2005, pour se consacrer à l’écriture romanesque.

Bernard Landry – Prévenir les dérives de la liberté de presse


Il est de plus en plus courant de décrire l’aventure humaine comme une longue marche vers la liberté et il faut reconnaître, en évitant toute généralisation triomphaliste, que cette façon de voir est pertinente. Cela est vrai pour les individus, les nations et leurs divers comportements. La liberté de presse est évidemment au cœur de ce cheminement. Elle est devenue incontournable dans les démocraties avancées et elle chemine avec les autres libertés ailleurs.

Cependant, comme l’illustrent certains dérapages de l’économie de marché, la liberté elle-même risque de mener à de graves excès si elle n’est pas régulée. Il en va de même pour la liberté de presse. Plusieurs êtres humains sont morts pour sa conquête et sa défense. Ce la ne veut pas dire qu’elle doive être absolue.

Comme ceux qui respectent l’économie de marché ont le devoir de la surveiller et de la moduler pour sa propre sauvegarde, les garants de la liberté de presse doivent en prévenir les dérives potentielles à travers l’action collective, qu’elle soit étatique, citoyenne ou corporative.

Particulièrement dans un contexte où un capitalisme débridé peut s’allier à sa guise avec les métiers de l’information et les entraîner dans ses méandres. Être informé, c’est être libre, mais cela n’a jamais voulu dire que l’anarchie peut être la mère de la liberté.


***
Bernard Landry a acquis au fil de sa carrière une grande notoriété au Québec, assumant d’importantes fonctions au sein du gouvernement dont il a été premier ministre de 2001 à 2003. Après des études en droit et en économie et finance à l’Université de Montréal, il a poursuivi sa formation à Paris à l’Institut d’études politiques et au ministère français des Finances et des Affaires économiques. Il a pratiqué le droit à Montréal et Joliette de 1969 à 1976 avant d’être élu député du Parti québécois. Après un premier passage remarqué à l’Assemblée nationale jusqu’en 1985, il devient professeur à l’UQAM. Il revient en politique active en 1994. Il occupe alors le poste de vice-premier ministre jusqu’en 2001, tout en ayant les plus hautes responsabilités dans des ministères à vocation économique et internationale. Après avoir pris la relève au poste de chef du Parti québécois et de premier ministre, il est réélu en 2003 et devient chef de l’opposition officielle. Depuis sa démission en 2005 et son retour à l’enseignement, Bernard Landry demeure présent sur la scène de l’actualité québécoise puisque ses opinions et ses commentaires sont toujours recherchés.

Stanley Péan - Quels intérêts sert le journalisme aujourd’hui?


Informer est-il encore d’intérêt public? nous demandent les organisateurs de ce colloque portant sur Les médias et la démocratie, avec une justesse criante. Poser cette question, c’est inviter à cette réflexion plus que nécessaire sur la pertinence du travail journalistique dans une société livrée aux lois néolibérales du marché selon lesquelles tout produit, fusse-t-il matériel, culturel ou intellectuel, se voit d’office réduit au seul statut de bien de consommation, et sa production assujettie aux caprices de l’offre et de la demande.
Quels intérêts servent donc les journalistes d’aujourd’hui, au Québec ou ailleurs, quand leur parole est délibérément amalgamée, assimilée à l’incessant bavardage public forcément en vogue à l’heure actuelle dans l’agora médiatique, selon les principes d’un relativisme absolu qui permettent de laisser entendre que les états d’âme narcissiques de n’importe quelle personnalité en vue du showbiz relèvent de l’information, voire du commentaire éditorial? Sous le fallacieux prétexte de démocratiser le débat public, les patrons des médias de masse entretiennent sciemment la confusion entre les genres, qui vise à rendre systématiquement divertissante, donc inoffensive, voire anesthésiante, l’information dont les enjeux et la fonction devraient pourtant, idéalement, se situer ailleurs.
Ailleurs? Mais où donc?
Dans les pages de Caliban, éphémère revue fondée en 1947 par Jean Daniel, éditorialiste au Nouvel Observateur, l’écrivain, philosophe et journaliste Albert Camus (Nobel de littérature, 1957) adressait aux médias français de son temps la critique acerbe qui suit, dont on jurerait qu’elle pourrait concerner notre scène médiatique contemporaine:
«Loin de refléter l’état d’esprit du public, la plus grande partie de la presse française ne reflète que l’état d’esprit de ceux qui la font. À une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. À la place de nos directeurs de journaux, je ne m’en féliciterais pas: tout ce qui dégrade en effet la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques, décorés du nom d’artistes, court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation.»
S’engager comme résistant par rapport aux modes et au discours consensuel, telle était l’une des fonctions essentielles qu’attribuait l’auteur de L’Homme révolté à l’intellectuel et au journaliste, ainsi que le rappelle avec brio Jean Daniel dans son essai Avec Camus: comment résister à l’air du temps. Pour Daniel, comme pour Camus, l’information est indissociable d’une culture qui inclut philosophie et littérature, et exclut le racolage. En face des sirènes de l’audimat, dont le chant conforte surtout les intérêts privés, journalistes et intellectuels se doivent de s’opposer en imperturbables champions de la réflexion, du rejet de l’arbitraire et de l’absolu, et enfin du scepticisme salvateur.
À cette condition, et à cette condition seulement, peuvent-ils servir la démocratie et le bien commun.
***
Stanley Péan est président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois depuis décembre 2004. Romancier, il a grandi au Québec où ses parents ont immigré l'année de sa naissance, à Haïti, en 1966. Il prépare actuellement une thèse de doctorat dans laquelle il compare les diverses représentations du vaudou dans les littératures haïtienne, américaine et québécoise. Chroniqueur littéraire à la radio et à la télévision, il collabore aussi régulièrement à de nombreuses revues culturelles et littéraires. Il a également participé à de nombreux colloques et animé plusieurs rencontres avec d'autres écrivains, ainsi que des ateliers d'écriture pour jeunes et moins jeunes, au Québec et en France. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de romans pour lesquels il a reçu des prix littéraires, il est aussi rédacteur en chef du magazine Le libraire, consacré au monde du livre.

Liza Frulla - Quand média et démocratie se confondent


Alors où est la nouvelle? Dans le clip de huit secondes au téléjournal? Dans la mauvaise photo bien choisie pour la une? Ou plutôt une phrase choc, un titre choc? Un titre qui vend. Ou une phrase citée hors contexte. Pourquoi pas un extrait d’une source anonyme? Ou même la petite phrase assassine qui n’a pas rapport.

Encore mieux: donnons leur du «human». Du plus vrai que vrai. Une retenue de sanglot en direct, une confidence sur l’oreiller de l’animatrice le soir à la télé ou une pitrerie à Infoman. Un bonnet sur la tête, quelques notes de sax en direct à l’émission du soir, une visite de l’humble résidence ou un sketch dans une tente avec des cowboys. On peut aussi «peopleliser» le débat politique. On en raffole de plus en plus. Malheureusement, bien des gens considèrent cela comme de l’information.

Dans un topo à la télé ou un article dans le premier cahier du journal, on entend surtout les commentaires ou on lit surtout les opinions du journaliste, tout en minimisant la présence de la personne pour laquelle nous serions supposés de voter. On a le droit à l’humeur, à «l’éditorialisation» de la nouvelle. Les rôles sont inversés. Le journaliste, le chroniqueur sera la vedette à la place de la vedette.

Pensez-y! Comment pouvons-nous savoir ce que pensent nos politiciens des enjeux de la mission en Afghanistan, de la déstructuralisation de notre industrie manufacturière ou des problèmes non résolus des urgences du CHUM si on ne les laisse parler que durant un court clip au téléjournal. Dans la campagne présidentielle américaine actuelle, nous en sommes mêmes rendus à des clips télé de huit secondes, top chrono. Un peu court pour expliquer comment régler les problèmes en Irak et au Moyen-Orient ou la récession imminente.

On nous dira que le journaliste est là pour expliquer l’enjeu. C’est vrai. Mais plus souvent qu’autrement, celui-ci ou celle-ci interprète la nouvelle, la colore, la simplifie, l’édulcore, la distille. La loi du tirage et des cotes d’écoute prévaut. Vite, vite, vite. Pas le temps d’approfondir, de faire de la recherche. On coupe les détails que l’on juge superflus. Espace et durée obligent. On favorise les anecdotes, le superficiel, le spectaculaire, la controverse, le négatif, versus l’explication des enjeux d’une politique ou le reportage d’un événement.

Et après tout cela, on se demande pourquoi le citoyen déserte l’information dite traditionnelle. C’est parce que les citoyens réagissent. Et ils sont de plus en plus nombreux à aller chercher leur information sur d’autres sources plus diversifiées, moins biaisées, moins éditorialisées, plus complètes. Il ne faut pas perdre de vue que les citoyens ont le droit de savoir. Ils ont aussi le droit de choisir leur source d’information. Et, ne l’oublions surtout pas, ils ont aussi le droit de ne pas savoir.

La démocratie, c’est le pouvoir du citoyen. Non pas celui du politicien. Ni celui des médias. La démocratie, c’est faire confiance au citoyen et non pas le prendre par la main, lui dire ce qu’il est bon de penser ou de ne pas penser, tirer des conclusions à sa place.

L’inverse de la démocratie c’est l’infantilisation du citoyen. Les médias pensent de plus en plus qu’ils peuvent faire une meilleure analyse que ce citoyen, qu’ils peuvent mieux comprendre les événements et les véritables enjeux. Les médias se placent en situation de juge et partie. Ils choisissent ce que les citoyens ont le droit de savoir et comment ils le sauront. On ne rapporte plus la nouvelle, on traite la nouvelle. Si on ne sait pas comment la traiter, on sonde. Et on sonde. Et on sonde. Ça fait des gros titres et ça vend de la copie. Et ça nourrit la concurrence entre les médias et les patrons sont contents.

Ce qu’il manque de plus en plus dans les médias, c’est de l’information non biaisée, non éditorialisée et plus diversifiée. L’inverse de la convergence. De l’information fouillée, documentée, réfléchie. De la véritable information qui n’est pas spectacle. De l’information comme la plupart des journalistes aimeraient la faire. Quand on la retrouvera, les citoyens reviendront.


***
Liza Frulla a mené une carrière remplie autant dans le monde des communications et des médias que dans le monde politique. Après avoir été la première femme journaliste sportive au Québec, elle devient directrice du marketing de la Brasserie Labatt, puis directrice générale de CKAC. Elle fait le saut en politique provinciale en 1989 et devient ministre de la Culture et des Communications. En 1998, elle quitte la politique pour animer pendant quatre ans une émission quotidienne à Radio-Canada. En 2002, élue au Parlement canadien, elle est nommée ministre du Développement social, puis ministre du Patrimoine et ministre responsable de la condition féminine. Liza Frulla est aujourd’hui professeure associée au département de sciences politiques de l’Université de Sherbrooke et analyste politique pour Le Club des Ex à RDI. Membre de plusieurs conseils d’administration, elle a aussi été récipiendaire de l’Ordre de la Pléiade.

Anne-Marie Voisard – Internet : du pour et du contre (deuxième texte)


«Toi qui aimes les livres et Gabriel Garcia Marquez, voici quelque chose d'impressionnant qui ne manquera pas de t'intéresser. Tu savais qu'il est au plus mal actuellement? Je viens de l'apprendre dans un diaporama qui contient son testament. Je te l'envoie.» Le courriel me vient d'une amie enseignante, qui tient la nouvelle d'une collègue.

L’information est plausible, puisque l'auteur de Cent ans de solitude aura 80 ans en mars. Sauf que, vérification faite, je la crois fausse. Du moins, je n'ai rien trouvé qui puisse la confirmer. Rien, sinon ce diaporama qu’elle me fait parvenir, signé de maigres initiales, ce qui revient à dire anonyme. Dans Eureka, les plus récentes mentions du nom de l'écrivain colombien concernent son roman porté à l'écran, L'amour au temps du choléra.

Cette histoire survient au moment où je lis les textes fort pertinents de Pascal Lapointe sur le site consacré au prochain colloque Médias et Démocratie. Elle donne à voir qu'Internet a ses limites. Que des gens hautement scolarisés, à l'affût des nouvelles, peuvent facilement se laisser embobiner. Qu'en est-il de ceux que le chercheur Henry Milner, dans son texte tout aussi passionnant et remarquablement bien documenté, classe parmi les analphabètes fonctionnels? C'est plus du quart des Québécois (28%), selon les statistiques.

Voyant cela, je me dis que, dans un monde idéal, informer devrait rester le privilège de ceux dont c'est le métier. Qu’on ne devrait pas autoriser n’importe qui à s'improviser journaliste. D'autant plus que des candidats sérieux sortent des universités. Et que plusieurs médias organisent des stages qui donnent la préparation immédiate.

Mais c'est rêver en couleur. Internet est accessible à tous. Il offre le pire... et le meilleur. Parfois je me demande comment on réussissait à travailler avant l'arrivée de l'ordinateur. Je ne parle pas ici que du clavier et de l'infinie possibilité qu'il offre de fignoler notre prose jusqu'à sa publication. Merveilleux outil de documentation, le Web est quasi sans limites, une fois qu'on a réussi à l'apprivoiser. Il répond à nos questions dans le temps de le dire. La rapidité n'est pas la moindre de ses qualités.

Je revois nos vétustes centres de documentation, et leurs chemises jaunies, qui sont aujourd'hui relégués dans les sous-sols. Nous n'avions que ça, avec les microfilms, en guise d'archives. Et c'était long à consulter. Nos articles forcément devaient s'en ressentir. Il fallait écrire quotidiennement. Au fil des différentes éditions, les infos suivaient. On faisait du mieux qu'on pouvait avec les moyens d'alors.
Les temps ont bien changé. L'accès aux sources, via Internet, ne laisse plus d'excuses à une information tronquée, voire incomplète. Mais attention! Il ne suffit pas de maîtriser l'instrument pour prétendre à du travail de qualité. Hier comme aujourd'hui, le bon journaliste n'est pas celui qui reste dans son bureau, les pieds au chaud dans ses pantoufles. Il sort.

Je relis Gilles Lesage. «Les faits, d'abord et avant tout», écrit le journaliste chevronné en conclusion d'un dossier publié dans la revue RND, et reproduit sur le site réservé au colloque. Il a parfaitement raison. De même aussi lorsqu'il en appelle à «l'exactitude et la précision des faits, d'une part, et la vérification et la rigueur, de l'autre...»

Pour ça, on a tout intérêt à aller sur le terrain, constater de visu. Internet est un facilitateur extraordinaire. Mais il ne remplace pas le contact direct avec les personnes qu'on interroge, et qui nous font confiance. Il faut apprendre à les écouter, à saisir au-delà des paroles. L'émotion qui se cache derrière, loin d'être négligeable, éclaire les faits. Elle aide à mieux informer le public.


***
Anne-Marie Voisard, qui demeure active comme journaliste indépendante, a pris sa retraite du quotidien Le Soleil en 2006. Elle y avait été embauchée en 1961 pour travailler aux pages féminines. Après avoir quitté le journal quelques années pour compléter un bac en pédagogie, elle y revient et se retrouve, au moment de la création des cégeps, affectée à l'éducation. Comme journaliste, elle a touché à tout: littérature, éditorial, dossiers à caractère social... Au cours de ses six dernières années au Soleil, elle a supervisé les stages en journalisme. De sa carrière, on retient deux faits parmi d'autres: en 1980, elle reçoit le prix Judith-Jasmin pour une série d'articles, Alcool et Travail. Pour elle, c'est un baume, au terme d'une bataille qui l'a menée jusqu'en Cour suprême. La cause? Un texte jugé trop critique par le directeur de l'information d'alors, qui lui en avait substitué un de son cru.